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Les études

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Extrait des Cahiers du GRIF

En Belgique, les femmes sont admises à l’université depuis 1880. Dès cette année, l’Université libre de Bruxelles (ULB) autorise les étudiantes à s’inscrire. L’Université de Liège suit le mouvement en 1881 et l’Université de Gand, l’année suivante. Un établissement reste à la traine : l’Université catholique de Louvain, où les étudiantes n’y seront admises qu’en 1920. Contrairement aux autres pays, les premières femmes universitaires choisissent des domaines scientifiques traditionnellement réservés aux hommes, comme la médecine et la pharmacie. Celles-ci doivent néanmoins attendre 1890 pour pouvoir exercer ces fonctions.

Au début des années 1960, une augmentation croissante du nombre de filles à l’université s’opère. Leur nombre ne décolle pourtant pas : en 1972, moins d’un étudiant sur trois est un femme. En 1974, on constate que, parmi les salariées belges, 10% ont suivi un enseignement supérieur, 7,5% un cycle secondaire complet et 36% n’ont pas dépassé le stade de l’obligation scolaire. Il faut attendre la période entre 1975 et 1985 pour assister à un accroissement majeur de la population féminine à l’université (+ 47%). Si elles sont toujours minoritaires, les filles représentent 42% des universitaires durant l’année académique 1984-1985.

Les filles ont plutôt tendance à s'orienter vers les sciences humaines (lettres, sciences sociales, art). Il s’agit en effet de secteurs considérés comme plus féminins, en opposition avec les sciences, domaine plus masculin. Par exemple, dans les années 1980, les femmes qui suivent des études d’ingénieur au sein des universités belges sont minoritaires : elles représentent à peine 7,3% des effectifs. Or, les sciences humaines sont à l’époque moins bien considérées sur le plan scientifique et sont donc moins porteuses d’emploi. 

Le travail

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les femmes sont relativement impliquées dans le monde du travail, mais leur taux d’emploi reste inférieur à celui des hommes. Elles occupent des postes précaires au sein de secteur traditionnellement féminins (manufacture, production). Si sur papier, l’égalité salariale doit être respectée, dans les faits, les femmes sont moins bien payées que les hommes.

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C'est sur base de ce constat que le 16 février 1966, les femmes de la Fabrique Nationale d'Herstal se mettent en grève. En effet, les conditions sanitaires et salariales y sont déplorables, voire invivables : elles sont mal payées et les apparitions d’eczéma ou autres maladies de peau ne sont pas rares. Pendant 12 semaines, les ouvrières se mobiliseront dans les rues. Si les avancées sont mitigées, la grève a le mérite de conscientiser la société sur les conditions de travail et la question de l’égalité salariale : la Charte des droits de la femme au travail est adoptée en 1966 par la FGTB, et la CSC publie quant à elle le Statut de la travailleuse en 1968. De par son caractère original et son ampleur, cette mobilisation féminine sera revendiquée ultérieurement par les féministes de la seconde vague.

Suite à ce mouvement et sur base du slogan des grévistes de la FN, le comité "A travail égal, salaire égal" est créé sur l’initiative du parti UGS (Union de la gauche socialiste). Si son travail est reconnu par les néo-féministes des années 1970, elles s’en distancient car elles désirent éviter les organisations chaperonnées par le monde politique. De plus, si la thématique du travail reste importante pour les acteurs de la seconde vague, elle représente une dimension d’une problématique plus large : l’émancipation féminine.

Dans les années 1970, avec l'augmentation du niveau moyen d’étude des femmes, les féministes déplorent principalement deux choses. D’une part, le taux d’emploi des femmes est toujours plus faible par rapport à celui des hommes. Elles sont donc fréquemment cantonnées au foyer. D’autre part, lorsqu’elles sont employées, ce sont à des postes fragiles, en-deçà de leurs capacités réelles et dans des secteurs exclusivement féminins (manufacture et production, dactylographie, lettres et sciences humaines).

L’inégalité sexuée est d’autant plus marquée que lorsque l'économie du pays se porte moins bien, ce sont les femmes qui sont prioritairement licenciées car elles occupent des emplois dépendants de la conjoncture : à nouveau, elles se retrouvent alors préposées aux tâches ménagères et à l’éducation des enfants.

Pour y remédier, en 1974, une Commission pour l’Emploi des Femmes est créée et installée en tant qu’organisme consultatif auprès du Ministère de l’Emploi et du Travail. L’égalité salariale entre hommes et femmes est intégrée au sein des Conventions collectives de Travail en 1975. Progressivement, des lois sont votées en faveur de l’égalité d’accès à l’emploi et à la formation. Pourtant, la fin des Trente Glorieuses et la crise économique de 1975 marquent un coup d’arrêt pour l'égalité des sexes au travail car les femmes se retrouvent plus touchées que les hommes. Elles payeront le coût de la crise jusqu’aux années 1980. 

« Madame G.A. est ouvrière spécialisée dans une entreprise d’électronique.

En réalité, G.A. a un diplôme de « dactyloperfo » mais n’a pas trouvé de travail correspondant à ce diplôme. Elle a d’abord travaillé dans une autre entreprise, puis ici, où elle est depuis huit ans.

Pour se faire embaucher, G.A. s’est présentée à un endroit déterminé où l’on doit se soumette à une batterie de tests psychologiques.
Le but de ces tests est de déterminer l’orientation des candidates et de fixer la catégorie ou classe de salaire de ceux-ci. Les tests consistent surtout à mesurer la dextérité manuelle, la bonne vue, l’attention, la capacité de faire du calcul mental…

[…]

Un peu d’indiscrétion s.v.p.

Au moment de l’embauche, on demande aux femmes quelle est la date de leurs dernières règles et on leur pose toutes sortes de questions. Si on n’est pas au courant on finirait par craindre d’être enceinte sans le savoir.

[…]

Les femmes à la production

Dès qu’on est embauché, il y a pour tout le monde un examen médical, mais pour les femmes cet examen a lieu le lendemain (toujours pour s’assurer qu’elles ne sont pas enceintes). Il y a quelques temps, quand on avait été embauché, on était envoyé à l’ « école ». Tout le monde y passait au moins six semaines en apprentissage. On apprenait tout ce qui se fait dans l’entreprise : câblage, bobinage, etc… Maintenant on a supprimé cette formation pour faire des économies. L’apprentissage se fait sur le tas, dans l’atelier, en suivant une échelle d’apprentissage. Cela dure très peu de temps. C’est surtout une question d’apprendre à tenir les cadences. L’affection des nouvelles recrues est tout à fait automatique. Les femmes sont mises à la production. Les hommes ne sont pas capables d’y faire face (rapidité, dextérité, attention). Les hommes sont mécaniciens, ils assurent l’entretien des machines. Ils sont aussi au magasin, au laboratoire et à tous les postes où on demande un technicien. »

« L’égalité de rémunérations, c’est quoi ? pas ceci ! », dans Les cahiers du Grif, n°11 : « Le travail c’est la santé », 1976, p. 5

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Un événement important dans la lutte pour l’égalité homme-femme au travail est le procès de Gabrielle Defrenne contre la Sabena en 1968. La Sabena est une compagnie aérienne où les discriminations entre les hommes et les femmes sont criantes : les hôtesses de l'air de la compagnie sont obligées d'arrêter de travailler à 40 ans alors que les stewards peuvent continuer à travailler jusqu’à 55 ans. De plus, au contraire de leur homologue masculin, les femmes ne bénéficient pas de la pension extralégale accordée au personnel navigant. En 1970, alors que les hôtesses obtiennent l'autorisation de poursuivre leur carrière au-delà de l’âge de 40 ans, la Sabena contourne la législation en instaurant une "commission esthétique". Tous les deux ans, elles doivent se présenter devant cette commission qui les juge sur leur apparence physique : on vérifie ainsi qu’elles sont toujours en adéquation avec "l’image de marque" de la Sabena, c’est-à-dire être jeune et jolie. En 1971, Monique Genonceaux crée une association, la Belgian Corporation of flying hostesses pour défendre les droits des hôtesses de l'air et dénoncer les discriminations dont elles font l’objet. En 1974, elle s’indigne alors contre l’existence de cette commission, qui sera supprimée peu de temps après. Pourtant, la Sabena trouve une nouvelle fois un moyen d’établir une discrimination envers les femmes et de faire en sorte qu’elles ne travaillent pas trop longtemps dans la compagnie : lorsqu’elles sont engagées, les hôtesses n'ont bien souvent que des contrats à durée indéterminée de 5 ans maximum. Ces derniers sont supprimés en 1979.

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